Bonjour à tous.

Si vous lisez ces lignes c’est que nous sommes vivants et arrivés à bon port à la marina du Marin, en Martinique. C’est déjà une bonne opération. Avant toutes choses je voulais remercier particulièrement certains d’entre vous, notamment :

Notre amie Françoise qui s’est démenée, entre autres, lors des visites et lors de la signature du compromis de vente de notre appartement. Grosse épine du pied enlevée.

Mon fiston, Gwenaël, que j’avais déjà remercié pour sa contribution à la fabrication de nos excellentes voiles et à sa participation à la préparation du voilier et qui, à contre cœur, a dû changer ses plans, après nous avoir rejoint à Las Palmas, et ne pas participer à la transat. Il nous a néanmoins suivi en assurant le routage météo.

Notre ami Jean-Phy, qui régulièrement a mis à jour sur le site Hisse et Ho notre position que nous lui communiquions quotidiennement, après avoir également participé à la réfection de la sellerie du carré du bateau.

Aurélio, un ami rencontré lors de notre année sabbatique pour ses judicieux conseils.

Et une mention particulière pour Monsieur Fred Moser alias Tilikum, bien connu sur les forums voiles, pour ses compétences en froid et électricité, pour ses conseils dans la gestion du parc de batteries et du contrôleur.

Ensuite, en ce début de nouvelle année il est de tradition d’échanger les vœux, aussi je ne couperai pas à cette procédure en vous souhaitant une très Bonne Année 2019. Que la santé vous soit bonne, la joie et le bonheur présents, si la prospérité s’y ajoute pourquoi pas, et pour ceux qui veulent ou qui peuvent la fécondité.

J’ai eu trois semaines pour rédiger ce nouveau billet, mais tant que nous n’étions pas arrivés je n’ai pas voulu écrire la moindre ligne, par superstition, car « tant qu’on n’est pas arrivé, on n’est pas arrivé ». Dixit La Palisse. Je ne suis pas superstitieux mais mes lointains ancêtres Celtes l’étaient et je dois avoir encore quelques héritages ataviques, d’autre part en qualité de navigateur nous avons aussi des réminiscences et des croyances bien ancrées. Navigateur, marin, ancre, vous voyez le trait d’esprit. Trop fort.

Bref, arrivé hier, je m’attelle à la rédaction de ce nouveau billet. Je me suis posé la question : devais-je utiliser le journal de bord ? 24 jours, cela risquait de faire un peu long, parfois redondant ; devais-je faire un résumé global ? Dans un résumé il est parfois possible d’oublier des événements significatifs. Alors j’ai décidé de rédiger un résumé hebdomadaire, une sorte de mixte des deux idées précédentes, en mettant l’accent sur les événements marquants, l’ambiance et l’évolution des états d’âmes pendant ces jours de traversée sans rien d’autres que la ligne d’horizon.

Donc, la première semaine a démarré le 09 décembre 2018 à 06h30 en quittant Las Palmas (Gran Canaria) direction la Martinique, par la route la plus directe, la route Nord. La déception de n’avoir pas Gwenaël comme équipier passée, nous nous sommes concentrés sur la navigation, selon la route qu’il nous avait préparée, en ayant échangé avec Françoise, l’agent immobilier et le notaire, les derniers documents pour la signature du compromis de vente de l’appartement. Cool. Un souci de moins à gérer.

Depart_de_Las_Palmas.JPG Les_plateformes_au_depart_de_Las_Palmas.JPG

Le but de la navigation sur cette semaine était d’éviter au nord une grosse zone de calme de l’anticyclone des Açores et au sud un coup de vent. Donc navigation en zig et zag, empannage sur empannage. Pour les non voileux, l’empannage consiste à changer d’amure ou de bord, là où on reçoit le vent, par une bascule en vent arrière d’un bord sur l’autre. La grand-voile, passant par exemple de bâbord à tribord. C’est un passage toujours délicat qui doit se préparer pour éviter un empannage sauvage risquant par la violence du passage de la grand-voile de casser du matériel, voire la bôme, ou bien si un équipier se trouve sur la trajectoire, un violent choc pouvant le précipiter à la mer ou l’assommer.

Nous sommes partis avec un far breton qui nous a agréablement agrémenté les desserts. Far que nous avions également, avant notre départ, expédié à mes anciens collègues de travail pour mon anniversaire dont j’espère qu’il est arrivé en état d’être consommé. Eh, oui cette semaine était marqué par un événement important, s’il en est, mon anniversaire, 63 ans. Avec un moelleux au chocolat sur lequel était écrit, au lait Nestlé, 63 ans. Trop, trop bon. Du lait concentré sucré, des mois que je n’en avais pas mangé, une petite attention de mon amie Ariane. Merci. Comme cadeau j’ai eu droit à une escorte de dauphins et à une tortue si loin des côtes.

Le_far_du_depart_de_Las_Palmas.JPG 63_ans__le_bougre__.JPG Quel_homme_heureux__.JPG Un_vrai_peche_mignon.JPG Le_fameux_Lait_Nestle.JPG Les_dauphins_-_cadeau_anniv_JL_bis.JPG Les_dauphins_-_cadeau_anniv_JL.JPG

Cette première semaine est marquée aussi par la constatation que nous sommes en déficit de production d’énergie ou en surconsommation si nous gardons le frigo, le pilote automatique et l’ordinateur. J’avais pourtant augmenté le nombre de panneaux solaires, doublé la puissance des batteries. Donc nous voilà obligé de remettre le moteur en marche au moins trois heures par jour pour pouvoir garder le froid dans le frigo et ne rien jeter dans les denrées périssables. Le pilote auto est en fait un gros consommateur car la mer étant particulièrement mauvaise il est énormément sollicité. C’est un problème que je commence à anticiper de manière peu positive. Je crains que comme il y a 6 ans nous soyons obligés de barrer H24. C’est rageant, avec un tel pilote auto qui nous montre chaque jour son efficacité et de ne pas pouvoir en profiter pleinement.

Autre avatar, cette semaine, la nécessité de faire tourner le moteur chaque nuit, nous oblige à modifier notre cap pour éviter, autant que faire se peut, que le bateau ne gite trop. Donc de la perte de temps sur le parcours. Mais, même avec ces précautions nous ne pouvons empêcher le préfiltre de gasoil de se boucher par des bactéries qui se développent malgré l’utilisation d’un produit spécifique, résultat : moteur en arrêt, circuit bouché.

J’angoissais un peu cette transat cette année. Il y a 6 ans nous étions dans l’inconnu. Cette année, nous savions ce que nous ne voulions plus refaire, barrer jour et nuit et je voyais cette possibilité s’éloigner jour après jour. Grâce au téléphone Iridium j’ai contacté deux personnes (cf. remerciements) qui m’ont aidé dans l’utilisation de mon parc de batteries. Nous prenons donc la décision de mettre en fonction le groupe électrogène 2 heures par jour en fin de journée, et le moteur en milieu de nuit pour faire le lien avec les panneaux solaires dans la journée. En croisant les doigts que cela sera suffisant. Nous ne disposons que de 10 litres d’essence soit « à la louche » 6 jours d’autonomie pour le groupe.

La deuxième semaine commence comme a fini la première, problème d’énergie, l’œil rivé sur le contrôleur de batteries. Pour l’instant on arrive à gérer. Mais, cela ne dure pas, le groupe électrogène, se met en panne. Plus possible de le démarrer. Il se noie. Je pense que la bougie a claqué et bien entendu je n’en ai pas de rechange.

Malgré tout la vie s’organise sur le bateau au rythme des quarts de 3 heures. Cette semaine est marquée par les premiers poissons volants que nous n’avions pas encore vus. Nous en avons même récupéré 5 un matin. Ils nous avaient attaqués en escadrille. C’est fou comme ils volent haut pour passer au-dessus des filières du bateau.

Une_belle_brochettes_de_poissons_volants.JPG

J’ai pêché ma première dorade coryphène, 2 repas de prévu.

Premiere_dorade.JPG

Brigitte a bu un Ti-punch pour l’anniversaire de son fils, moi un petit planteur. Il ne faut pas se laisser aller.

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Le vent nous pousse, pas dans la direction voulue mais tant pis à une bonne vitesse, 6/7 nds, on « zig et zaguera ». Le principal est de descendre Sud, la météo prévoit un renforcement de l’anticyclone et donc une bulle de calme.

Heureusement que depuis le départ les qualités de cuisinière de Brigitte agrémente largement les journées, avec des tartes, pizzas et autres flamenkuchs et ce malgré les conditions de mer toujours aussi désagréables et inconfortables. Cette route Nord n’est pas de tout repos et Brigitte se transforme petit à petit en Schtroumpfette. Ok elle est blonde mais normalement sa peau est blanche, mais là, avec tous les coups qu’elle prend du fait de la forte gite du bateau et du roulis constant et déséquilibrant, elle se couvre de bleus, petit à petit. Non, ce n’est pas moi qui frappe, je vois déjà certains esprits mal placés, d’abord j’ai appris à le faire sans laisser de traces. Na !

Pommes_dauphines_a_la_puree_de_patates_douces.JPG Une_belle_pizza.JPG

Bien évidemment la bulle nous a rattrapés et nous avons dû mettre le moteur en fonction pour continuer à faire route, pendant 9 heures, entamant un peu plus notre capital gasoil. Pas glop !

Cela a permis à Brigitte de faire un bon pain en mettant la boule à lever au-dessus du moteur chaud. Un vrai régal surtout au dessert avec un bon carré de chocolat noir. C’est bon pour le moral et il y en a besoin.

Pas_peu_fiere_de_ce_1er_pain.JPG De_belles_tranches._un_regal__.JPG Deuxieme_pain_maison.JPG La_sortie_du_four.JPG Et_toujours_aussi_fiere.JPG

Une bonne nouvelle dans ce monde de brute, le Canada m’accorde la résidence permanente. Cool ! Un an après l’envoi de la demande. Il ne faut pas désespérer de l’administration, quelle qu’elle soit.

La troisième semaine, avec deux événements majeurs, la Noël et l’anniversaire de Brigitte, devrait être agréable et nous faire oublier ces soucis d’énergie qui nous inquiètent.

Le 24 nous décidons, puisque le pilote fonctionne encore, malgré la baisse dramatique des batteries, de réveillonner. Un menu bien sympa, Suprême de Langoustines, Raviolis au coulis de langoustines (merci Ariane), Fondant au chocolat (merci Brigitte) et le tout accompagné d’un excellent vin espagnol (merci Gwenaël) et tout cela au balcon, vue sur mer, et pas au tison. J’ai décidé, aussi, qu’il était temps de me raser, je ne supportais plus la tête de SDF (Sur Domicile Flottant) que j’avais développé en n’ayant pu utiliser mon rasoir sans risque de me balafrer.

AVANT.JPG APRES.JPG

Pour le 25, Brigitte avait commandé une dorade coryphène, pas de problème, livraison en temps et en heure pour le repas. Il faut dire que j’ai lu Pierre Loti, Pêcheurs d’Islande.

Deuxieme_dorade.JPG Le_repas_de_Noel.JPG

Le reste de la semaine a été mouvementé au niveau de la mer, mais rien par rapport à ce qui est annoncé. Par sécurité on a pris deux ris et remis la trinquette. Grand bien nous a pris car nous avons jusqu’à 30 nds de vent avec la mer croisée qui va bien avec. Très rock and roll. Pour son anniversaire Brigitte a été gâté, vent, pluie et les crêpes prévues sont passées par pertes et profits, cela d’autant que le moteur s’est remis à faire des siennes. J’ai changé à nouveau le préfiltre pensant à nouveau aux bactéries, jusqu’à ce que je m’aperçoive que le bol n’est pas rempli totalement et cela du fait de la gite permanente, environ 30°, du bateau. La mer étant trop agitée pour pouvoir bricoler je remets à plus tard.

Il faudra quand même que j’arrive à remettre le moteur en route pour franchir le chenal d’accès pour le marin. Ce sera chose faite le 31/12 en bricolant une poire d’amorçage, après 4 heures de bricolage, la mer s’étant quelque peu calmée. Ouf de ce côté, là, les choses s’arrangent encore que le dernier bidon de gasoil (10l) est versé dans le réservoir. Donc plus de réserve et il faut garder ce précieux liquide pour les manœuvres dans le chenal d’accès, le port, etc.

Mais les choses étant ce qu’elles sont en mer, c’est-à-dire, aléatoires, en fin de nuit un bruit bizarre à l’avant me fait intervenir sur l’enrouleur de la trinquette et sur l’écoute, qui répondent sans la moindre résistance. Bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre. J’allume la lampe torche et là, stupeur, horreur, je vois l’emmagasineur de trinquette qui se balance allègrement de droite à gauche et la trinquette qui claque au vent. J’appelle Brigitte, qui dormait, et je pars à l’avant pour récupérer l’enrouleur et la voile en la stockant tant bien que mal dans le vent et la pluie qui commence à s’abattre sous forme de grain violent. Brigitte est trempé jusqu’aux os.

Le lendemain j’ai constaté qu’une soudure de la cadène avait lâché. Une cadène est une pièce en inox permettant de fixer, notamment, des étais c’est-à-dire des câbles soumis à de fortes tensions. Matériel de « merde ». Il me faudra attendre deux jours que les conditions se calment un peu pour rouler correctement la trinquette.

La_cadene_de_l_emmagasineur.JPG L_autre_morceau_de_la_cadene.JPG

A partir du 31/12, nous avons dû barrer H24, donc exit le réveillon, d’autant que la mer et le vent sont de nouveau au rendez-vous, nous boirons le calice jusqu’à la lie. Deux ris et génois roulé à moitié. Le confort pour dormir, en dehors des quarts, est aléatoire.

Le_sarcophage_de_JL.JPG

Pendant son quart, Brigitte s’est faite agressée par un poisson volant qui l’a tapé au niveau du cou. Un cri dans la nuit. Ce n’était pas la main du diable. Mais bonjour l’odeur. Ça pue ces poissons volants.

Attaque_de_poisson_volant.JPG

Le 02 janvier 2019, notre 24ème jour de navigation, à l’approche du chenal, à environ 5 h du matin le moteur démarre et nous affalons les voiles. 5 minutes plus tard, plus de moteur, gros moment de panique, je ressors mes outils d’amorçage, pensant encore aux bactéries ou à de grosses bulles d’air dans le circuit du fait de la gite, quand soudain je me souviens que j’avais fermé le robinet d’arrivée du gasoil. Quand on est … (lâchez-vous ! les mesquins)

Le ponton du carburant du Marin étant occupé par de gros catamarans, nous recherchons une bouée de mouillage qui une fois les amarres passées nous permet de dormir, tranquille, jusqu’au matin. Au réveil, nous vérifions que les amarres sont ok et nous voyons le numéro de la bouée, nous avions pris la bouée numéro 13, décidément nous avons du mal à nous débarrasser de ce sacré numéro.

Bouee_13__il_faut_le_faire__.JPG Arrivee_a_bon_port.JPG Arrivee_a_bon_port_bis.JPG

Enfin nous aurons mis 24 jours à partir de Las Palmas. A comparer avec les 7 jours de Las Palmas/Cap Vert et les 20 jours du Cap Vert/Le Marin nous avons amélioré notre temps de parcours. Le moral, une fois arrivé, est bien évidemment au beau fixe et nous oublierons vite les moments de doute, de stress et d’inquiétude. Ce ne fût pas « two fingers in the nose » mais pas une opération survie non plus. Mais par moments il nous a fallu quand même utiliser la phrase fétiche de notre amie Odile, qui si elle lit ce billet, la complétera d’elle-même, car il m’est impossible, ici, du fait de la respectabilité de l’auteur de ce blog d’en évoquer la simple gestuelle. Hein ! Odile ! Que doivent faire tes étudiants déjà ? « Sortez-vous… »

Il nous restera néanmoins de belles images de coucher et de lever du soleil. Jamais les mêmes. Idem pour les arcs-en-ciel et les plaques d'algues sargasses.

Un_des_nombreux_couchers_de_soleil.JPG Un_des_nombreux_arcs-en-ciel.JPG La_sargasse.JPG

Notre parcours aura été de 3066 milles soit 5680 kms à une vitesse moyenne de 5.32 nds. Pas si mal pour notre petit bateau, avec des pointes frisant parfois les 8 nds et des moyennes sur certaines portions de parcours de 6.9 nds.

parcours_transat.jpg

Dans la journée, la capitainerie nous a indiqué notre place de ponton pour 6 mois renouvelable. Donc nous sommes tranquilles de ce côté-là, et nous avons pu apprécier notre premier petit déjeuner de terrien.

1er_petit_dejeuner_a_terre.JPG Deuxieme_peche_mignon.JPG

Nous rentrons en métropole du 15/01 au 07/02 pour effectuer les travaux dans l’appartement conformément au compromis de vente et déménager le mobilier qui va nous suivre au Québec.

De retour au Marin, nous entreprendrons les travaux nécessaires pour, améliorer la gestion de l’énergie, même si nos navigations futures seront beaucoup plus courtes, fixer une nouvelle cadène d’étai de trinquette, voir si en changeant la bougie le groupe redeviendra opérationnel, etc…

Le blog ne s’arrête pas à notre arrivée au Marin. Il va continuer à être alimenté au fur et à mesure de nos villégiatures en Martinique et ailleurs, et bien évidemment, au Québec plus tard. C’est toujours et encore « on the road again », donc continuez à nous suivre.

A plus au prochain billet. Portez-vous bien